Osman, fais moi un dessin


Osman et Hayriye étaient venus nous voir et passaient une nuit à la maison en ce mois de mars 2005. Je faisais avec Osman le tour des travaux. Je n’étais pas peu fier. Ali avait fait un travail fantastique. Tout était fini : mur, éclairage, terrasses, arrosage automatique, barbecue, pergolas. Tout était parfait.

Qui plus est Ali avait tenu les budgets. Quand Osman apprit ce que nous avions payé il me félicita pour le travail accompli avec un si faible budget. C’était sans doute la première fois qu’Osman m’adressait un compliment. En général il me regarde plutôt avec apitoiement dès que l’on parle de technique et travaux.

C’est vrai que j’ai toujours été fasciné par tout ce qui tourne autour du bricolage : plomberie, électronique, électricité, jardinage etc., ont depuis mon plus jeune âge été l’objet de cette fascination qui, depuis cinquante ans fait de moi une grenouille qui regarde un cobra quand il s’agit de passer à l’action. Je pensais donc connaître en ces domaines l’étendue de mes handicaps, mais la fréquentation d’Osman m’avait fait comprendre rapidement que je n’avais pas atteint mon potentiel maximum d’humilité.

Je me souviens de nos problèmes d’eau la première année. Les mystères commencèrent dès la première semaine. Les deux premiers jours ne laissèrent rien présager, eau chaude, eau froide, eau mitigée, il suffisait d’ouvrir les robinets et tout coulait à volonté. L’absence d’eau chaude jusqu’à onze heures du matin n’était pas, dans l’euphorie de l’emménagement, jugée, ni par Mireille, ni par moi, comme un véritable dysfonctionnement.
J’appris plus tard qu’Osman avait programmé le chauffage solaire en fonction de ses propres horaires, jugeant qu’avant onze heures du matin l’eau chaude ne servait à rien.

Mais ce n’était vraiment qu’un détail par rapport aux phénomènes étranges qui commencèrent à surgir au troisième jour. Le circuit d’eau se mit à agir de façon aléatoire comme doté d’une vie propre et totalement autonome par rapport aux souhaits des occupants : la maison était tantôt parfaitement alimentée, tantôt en eau froide seulement, et tantôt, et de plus en plus souvent, plus du tout alimentée.

Le plus angoissant était le caractère aléatoire du dysfonctionnement. Une coupure d’eau c’est clair, ça se comprend. Une coupure d’eau chaque jour au même moment, c’est clair aussi, c’est gênant, mais on le sait, on s’y attend ; c’est même presque rassurant ; cela prouve qu’une mécanique fonctionne, qu’elle a son rythme dans ses dérèglements et que le problème n’est qu’une affaire d’ajustement.

Au bout d’une semaine nous en étions à espérer une coupure totale et définitive qui nous aurait permis enfin d’appeler Osman d’une phrase simple « Osman nous n’avons plus d’eau ».
La tension, à défaut de pression, commençant à monter dans la maison, je me résignai enfin à tenter d’expliquer à Osman notre calvaire intermittent.

« C’est impossible Gérard, le circuit d’eau fonctionne, c’est moi qui ai conçu tous les circuits »

Que je lui parle d’eau, d’électricité ou de plomberie la première réaction d’Osman est toujours de chercher où j’ai bien pu faire une connerie. Le service après vente téléphonique se révélant vain Osman consentit enfin à lâcher ce pourquoi je l’appelais.

« I come »

Le cœur empli de joie je pus donc annoncer triomphalement à Mireille, « Il vient ».

Depuis longtemps déjà Mireille avait compris que la question « A quelle heure il vient ? » relevait du rituel et ne pouvait générer une réponse sensée. Quand Osman dit « I come », il vient. Au fil du temps la statistique montre cependant qu’il faut prévoir une arrivée aux alentours des premières heures de la soirée.

Une fois Osman arrivé la première heure est en général consacrée à diverses considérations et civilités, un plongeon dans la piscine et quelques thés. Ce jour là donc le soir approchait, ainsi que l’heure du dîner et je tentai timidement de rappeler à Osman qu’un minimum d’eau représentait une certaine commodité.

« OK Gérard, first I drink, then I eat and after I work »

Ce programme paraissant non négociable nous nous activâmes Mireille et moi à préparer nourritures et boissons, le temps de laisser à Osman le loisir nécessaire pour regarder les nouvelles du monde à la télévision.

En fait ce rituel était bien établi. Quand Osman venait pour un petit problème à régler, il amenait sa guitare, nous invitions quelques amis, et nous oubliions nos soucis jusqu’au bout de la nuit.

Comme d’habitude donc c’est le lendemain, tôt réveillé vers dix heures du matin, qu’Osman commença à prendre les choses en main. Le travail se fit dans l’ordre habituel, c’est dire que la première étape fut de rechercher ce que j’avais bien pu dérégler.

Nous commençâmes par le tour de tous les tableaux électriques de la maison. Je n’imaginais pas qu’il pu y en avoir tant. Je me gardai bien de rappeler au maître que notre problème était aquatique et non pas électrique, et je me félicitai de mon silence lorsqu’Osman découvrit avec satisfaction que sur les vingt trois disjoncteurs qu’il avait installés, trois avaient été fermés.
C’était évident, la pompe A ne fonctionnait plus en harmonie temporelle avec la pompe B privant les réservoirs du haut de leur cordon ombilical avec le circuit d’eau, (ou quelque chose comme ça).
Il était clair pour Osman que ce n’était pas comme cela que la maison avait été livrée.

Je pensai en mon for intérieur que pour fermer un disjoncteur il faut peut être qu’il ait été ouvert auparavant, mais, si heureux de voir la source de nos problèmes identifiée si rapidement je me gardai bien d’ouvrir une discussion. D’un commun accord nous rejetâmes donc la responsabilité des faits sur les gardiens temporaires de la maison.

Ce point tranché et l’ordre rétabli Osman tint à s’assurer que j’avais tout compris.

Osman tient toujours à ce que je comprenne et je dois dire qu’il fait preuve sur ce point d’une ténacité hors du commun. Nous nous retrouvons donc à chaque fois assis côte à côte devant un grand pot de café, je lui fournis un crayon et du papier, il prend une grande inspiration et commence à m’expliquer. Il maitrise ses sujets et ses croquis apparaissent sur le papier comme par magie. J’ai ainsi réuni au fil des ans, et les ai soigneusement classés, les schémas manuscrits, simplifiés, des circuits électriques, du fonctionnement des pompes, de la salle des machines de la piscine et du réseau des tuyaux d’eau.
La séance se termine invariablement par
« As-tu compris ? »

Quand Osman est en forme il consent à passer de l’anglais au français, mais, malheureusement uniquement lors de cette ultime question, jamais au cours de la séance d’explication. Il frotte lentement sa barbe, ramène sa mèche sur le haut du front, lève ses lunettes noires et me regarde dans les yeux espérant peut être me transférer ainsi une partie de son savoir.
En général j’ai vraiment appris quelque chose, l’existence des pompes A et B, le fait que l’eau dépende de l’électricité, qu’il y a dans le toit des réservoirs cachés. Mais ma réponse alambiquée ne trompe jamais le maître qui remet ses lunettes, se ressert un café et conclut que, de toute façon, il expliquera la même chose au gardien. Je passe sur la vexation mais je comprends bien qu’en ces domaines Osman me considère comme le dernier des couillons.

De temps en temps je ressors les croquis d’Osman pour vérifier l’évolution de mes facultés de compréhension.

Mes relations techniques avec Osman me laissaient tout de même perplexe. Je suis conscient de mes faiblesses mais je pense avoir une tête bien faite même si elle est lente en certains domaines. Je m’ouvris un jour de mes inquiétudes auprès de Teoman qui me conforta d’un

« Ne t’inquiètes pas Gérard, quand c’est Osman qui m’explique moi non plus je ne comprends rien. »

J’eus au moins une fois ma revanche. Le premier été, Mireille avait des problèmes avec la machine à laver ; le linge ressortait bouillant et décoloré. Je n’avais bien sûr pas d’avis sur la question et, lors d’un passage d’Osman, Mireille eu le toupet de lui demander si, par hasard, il n’aurait pas branché sur l’eau chaude sa machine à laver. Osman leva ses lunettes en lui jetant le regard apitoyé qui m’était habituellement réservé et lui répondit que c’était une éventualité qu’on ne pouvait même pas envisager. Nous n’insistâmes bien sûr pas, résignés à porter à tout jamais des chemises décolorées.
C’est un peu avant l’apéritif qu’Osman disparut quelques instants dans la buanderie, revînt sans aucun commentaire, se lava les mains puis nous passâmes au raki. Nous ne parlâmes plus de cette machine à laver qui le lendemain avait cessé de bouillonner

Je n’oublierai jamais en tout cas qu’en mars 2005 Osman m’a complimenté.

Le lendemain je transmis les compliments à leur destinataire légitime, Ali. Nous faisons ensemble une nouvelle tournée d’inspection-autosatisfaction quand je m’aperçus que quelque chose avait changé dans la rivière.
J’avais déjà remarqué que la forme du jardin avait changé : les petits vallonnements romantiques près de la rivière avaient été comblés avec les restes de la tranchée de Verdun. Ali m’avait expliqué qu’il avait fait venir 45 camions pour enlever le mur de boue mais que pour ce qui restait il aurait fallu faire venir à nouveau une excavatrice, et qu’il avait préféré niveler. Après tout ce n’était pas plus mal, ce serait plus facile pour la tonte. De toute façon c’était fait.

Mais ce qui attirait mon attention en ce matin c’était l’emplacement de mon citronnier. Il était, je m’en souvenais bien, derrière l’ancien barbecue qui avait été démoli, et celui-ci était au bord de la rivière.
C’est bien le même citronnier, mais il était à quatre mètres du cours d’eau.

J’eus comme une illumination angoissée : nous avions détourné le cours de la rivière !

Effectivement, le coude prononcé qu’elle formait auparavant s’était transformé en une ligne vaguement évasée.

Je m’en ouvris à Ali, qui en rît tout fier, et me confirma qu’il avait, à peu près, agrandi mon terrain de 50m², considérant qu’avec tous les frais que j’avais dû supporter j’avais bien droit à une compensation.
J’en fus ravi mais aussi très vite angoissé :
Qu’allait dire la mairie si elle s’en apercevait ? Je risquai de devoir à nouveau démolir mon mur pour remettre le lit de la rivière en l’état antérieur.

« Rassures toi, ils sont déjà venus, ils ont tout remesurés, et, en fait, ton terrain va jusqu’au milieu de la rivière. C’est elle qui n’est pas à sa place »
J’appris alors que mon cher voisin Turgut, le chaud lapin, pas l’électricien, avait porté plainte à la mairie disant que nous empiétions sur le cours d’eau. La mairie, le cadastre et la direction des eaux étaient donc venus tout contrôler.

Mon cher Turgut à qui j’avais épargné des scènes conjugales sans fin, et qui devait m’en être reconnaissant jusqu’à la fin de ses jours nous avait donc dénoncé !

Ali et Nevruz étaient bien sûr outrés et me disaient qu’ils n’attendaient que mon retour pour avoir l’autorisation de lui couper l’électricité. Turgut est en effet connecté au réseau via les poteaux électriques et la ligne privée que nous avons financés.

J’étais furieux, mais, finalement, il avait bien fait : sans son intervention personne ne serait venu mesurer et je n’aurais pas su que mes cinquante m² de plus étaient réguliers, et j’aurais continué à m’inquiéter.
Je me voyais mal d’autre part entrer dans une série de représailles et contre- représailles avec mon voisin. Je calmai donc leurs ardeurs guerrières et déclarai que l’on ferait comme si rien ne s’était passé.

La semaine se terminait. Aucun orage ne se profilait à l’horizon, nous ne laissions rien en suspens, tout était réglé. Nous reviendrions en mai.

Permis de construire ???


En ce mois de mai 2005 les affaires maritimes n’étaient pas cependant, contrairement aux apparences, notre première préoccupation. Depuis trois ans déjà nous caressions l’idée d’utiliser la maison comme petit hôtel de charme. Et il était temps maintenant d’avancer dans ce projet.

Un hôtel à côté d’un restaurant, après tout, c’était une diversification qui avait une certaine logique.

Mireille devait arrêter son travail à la SNCF fin 2006. Il me restait à organiser la fin du mien.

Avant de partir j’avais pu convaincre les actionnaires japonais de la société qui m’employait que notre 3ième plan de restructuration devait être scandaleusement généreux pour éviter toute grève et contestation. Ils l’avaient accepté.
Il ne me restait plus qu’à les convaincre que le poste de Secrétaire Général ne se justifierait bientôt plus, que moi aussi je devais être dans le plan, et que fin 2006 il faudra donc songer à mon licenciement.

Si tout allait bien nous ouvririons donc l’hôtel en 2007. Il nous restait 18 mois pour finaliser ce nouveau développement.

Le nom était déjà choisi, « L’Orangeraie » pour les français, « Villa Portakal » pour les turcs.

En France la famille et les amis continuaient de penser que nous étions un peu frappés.

Première étape, consulter les autorités. La Turquie n’est pas le far-west et nous tenions à tout faire dans la légalité. Rendez vous fut donc pris avec Nail, le maire de Finike.

Ce devait être ma quatrième entrevue avec lui.

La première remontait dix ans auparavant pour obtenir notre permis d’habitation. Teoman me servait alors de traducteur et tous les trois nous examinions les plans de la maison pour déterminer le montant de ma contribution, ou plutôt de mes contributions.
La première, une taxe gouvernementale officielle, était relativement légère. Le véritable enjeu de la discussion était la deuxième, une contribution volontaire dépendant de la taille de la maison et de la souveraine appréciation du signataire des autorisations.
C’est ainsi que je devins membre bienfaiteur de « Finike spor » et généreux donateur aux œuvres générales de la mairie. J’ai eu deux reçus !

Comme les notaires, le maire de Finike reçoit tous à la fois ses différents administrés qui patientent dans les nombreux fauteuils de son immense bureau. Il passe allègrement du problème de l’un au souci de l’autre sans la moindre confidentialité.
Personne ne s’en plaint, tout cela est très intéressant, personne ne s’impatiente, au contraire, tout le monde a l’air ravi d’écouter.

Transparence totale à Finike !

Nail trône très à l’aise sur son fauteuil de cuir, offrant eau ou thé, écoutant d’une oreille attentive, prenant l’air inspiré et concentré avant de rendre ses oracles d’un ton très mesuré. Très grand seigneur, à la fois aimable et distant.

J’imagine que c’est ainsi que les représentants provinciaux des sultans devaient tenir conseil avec les paysans.

J’ai rencontré Nail une deuxième fois en 2003 pour obtenir mon contrat de fourniture d’eau municipale.

J’en avais eu assez de voir tomber en panne toutes mes pompes alimentant la maison depuis la rivière, et souhaitais donc me raccorder au réseau. Les services techniques ne firent aucun problème à partir du moment où j’acceptais de payer les tuyaux.

J’étais donc raccordé, sans contrat, depuis un an, et l’eau coulait claire, abondante… et gratuite, à la maison. J’avais cependant l’intuition que cela ne pouvait durer et demandai donc, depuis Paris, à Nevruz d’aller à la mairie pour faire préparer notre contrat que je pourrais ainsi signer lors de notre prochaine venue à Finike.

Ce ne fut pas si simple bien sûr.

A notre arrivée Nevruz m’expliqua, gênée, qu’il y avait un problème, que la mairie ne voulait pas nous faire de contrat. Elle m’affirma qu’elle ne savait pas pourquoi, mais je voyais à son air emprunté qu’elle en avait quelque idée, mais répugnait à être la messagère de ce qui devait être une mauvaise nouvelle.

Je ne voyais pas où pouvait se nicher le problème, d’autant plus que la mairie continuait à nous alimenter et que, par ailleurs, je ne demandais que l’autorisation de payer !

Je subodorais cependant que j’allais passer un mauvais moment.

A la mairie le service des eaux m’informa que mon contrat était prêt mais qu’il était bloqué. Le service bloqueur était celui des affaires immobilières. Eux non plus ne savaient pas pourquoi, avec le même air lointain qu’adoptait Nevruz quelques instants auparavant. L’angoisse monta, je fumai une cigarette et partis aux affaires immobilières, la boule au creux de l’estomac.

Le responsable m’expliqua, gentiment, qu’il était désolé, mais que, depuis un an, était entré en application un nouveau règlement interdisant la fourniture de l’eau municipale et de l’électricité aux maisons démunies de permis de construction.

Je soufflai. C’était un faux problème. Il était évident que j’avais eu un permis de construire.

Non me dît-il, il avait bien évidemment vérifié, aucun permis de construire à mon nom n’avait jamais été déposé.

J’étais effondré. C’est vrai que je ne m’étais jamais préoccupé de ce genre de détail. J’avais commandé une maison, je l’avais payée, j’avais été livré d’une maison. Je n’avais même jamais pensé au permis de construire et encore moins à l’éventualité qu’Osman puisse avoir construit sans autorisations.

J’obtins dans l’urgence un rendez vous avec le maire à qui j’exposai ma situation. Je sentis bien à son regard qu’il se disait que je n’avais que ce que je méritais : un étranger construisant sans permis, quel toupet de vouloir à ce point s’intégrer aux pratiques du pays!
Il m’informa que, de toute façon, il ne pouvait rien faire. Devant mon air désespéré il me rassura cependant en précisant qu’il n’y avait pas de raisons objectives pour qu’on détruise ma maison, du moins pas pour le moment.

L’autre point positif selon lui était l’ancienneté de mon contrat de fourniture d’électricité. Le règlement ne s’appliquant pas rétroactivement ils n’allaient pas me couper le courant.

J’essayais désespérément de positiver.

Je lui rappelai notre première entrevue où il nous avait donné l’autorisation d’habiter. Je compris de sa réponse qu’à l’époque cela ne présumait pas de l’existence d’un permis pour la construction.

Rentré à la maison j’expliquai à Mireille la gravité de la situation. Coïncidence nous devions dîner le soir même à Kas, chez notre ami, et constructeur, Osman. Assailli par moi de questions il me certifia avoir lui-même déposé et obtenu le permis, et que, d’ailleurs il m’en avait remis une copie. J’étais partiellement rassuré, partiellement parce que, tout de même, à la mairie ils n’avaient pas ce permis et que j’étais certain de n’en avoir jamais reçu de copie ; rassuré quand même, car Osman n’est pas un plaisantin et il avait l’air si sûr de lui….

Je retournai donc le lendemain aux affaires immobilières où je leur demandai de chercher encore une fois. Un peu excédé le responsable me proposa de regarder ensemble dans son registre des permis.

C’est un grand registre noir, en forme de répertoire, où sont classés par nom de propriétaire tous les permis accordés depuis les vingt dernières années.

Et nous constatâmes, ensemble, effectivement, qu’à la lettre J il n’y avait aucun permis à mon nom.

C’est vrai qu’à la mairie aussi tout le monde m’appelle « Jiarr » !

Pris d’un fol espoir je lui demandai de regarder aussi à la lettre O s’il n’y avait pas, par hasard, un permis à mon nom de famille, Ollivier.

Il était là ! J’en pris cinq photocopies.

Dix minutes après j’avais mon contrat. Le soir même, exceptionnellement et symboliquement, je bus un grand verre d’eau de la mairie avant mon whisky. Elle était douce, elle était agréable, elle était municipale, elle était légale.

Finalement j’étais content de cette histoire. Je savais maintenant que ma maison avait eu un permis de construction, et j’en avais cinq copies.

Ma troisième rencontre remontait à l’épisode de la dragueuse où Nail m’avait assuré d’un air détaché qu’il y aurait un minimum de dégâts.

C’est avec le même air détaché et distant qu’il m’assura ce jour là qu’il n’y aurait strictement aucun problème pour l’ouverture de notre petit hôtel.

Que je fasse le moment venu toutes les démarches auprès de la police et des services d’hygiène et de sécurité, et les autorisations de la mairie suivraient naturellement dans la foulée.

Inch Allah !

Je savais bien que ce ne serait pas si simple que cela. Mais le rendez vous n’avait pas été négatif. Nous pouvions rentrer en France. J’étais content.

Un mois sans évènements


Août de l’année 2005 s’était déroulé harmonieusement. J’étais serein, mes actionnaires avaient accepté que je m’inscrive dans le plan de redressement. Je serais licencié en janvier 2007. Nous tenions le calendrier.

Pas d’événements majeurs, pas de problèmes significatifs, nous allions boucler nos valises dans le calme, sans stress ni interrogations.

Jusqu’à ce matin là c’était l’ambiance de la maison, de vraies vacances.

Ce matin là donc, notre peintre Ahmet était venu nous rendre une visite de courtoisie.

Je l’appelle notre peintre car je ne jure plus que par lui. Depuis notre installation à Finike je cherchais désespérément un vrai peintre de métier. Je n’avais trouvé jusqu’à présent que des spécialistes de la bavure et des débordements. C’est Hasan, le beau-frère de Mehmet Soydas qui m’avait mis en relation avec ce peintre d’Elmali lorsque je lui avais acheté la peinture pour repeindre les quatorze pièces de la maison.
Il avait fallu le réserver trois mois à l’avance si grande est sa réputation. Ahmet n’a jamais trouvé d’ouvrier lui donnant satisfaction, il travaille en solitaire avec son fils et ses pinceaux.

Il s’était donc installé chez nous un mois complet le précédent hiver, et n’en n’était ressorti qu’une fois le travail fini. Pas une tâche au plancher, ni pots de peinture ni de vieux pinceaux traînant ici où là.
Rien à redire, il est devenu notre peintre attitré. Comme il est aussi fermier, à chaque fois qu’il vient il nous apporte une énorme motte de beurre bio salé.

Qui plus est, il a eu la chance de plaire à Nevruz. En général celle-ci n’arrête pas de se plaindre des ouvriers qui passent à la maison, sales, mauvais travail, paresseux, chers...surtout quand c’est moi qui les ai engagés sans rien lui demander. Mais Ahmet lui a plu. Rien à redire, c’est devenu aussi son peintre préféré.

Elle est d’ailleurs très attentive maintenant à l’état de nos peintures et nous signale tous les entretiens qu’elle estime devoir être effectués.

Je prenais donc un thé avec Ahmet et Nevruz et nous discutions des futurs programmes de peinture de la maison. Ahmet me signala alors qu’il faudrait que je réfléchisse aussi à ma charpente. L’hiver passé il était monté sous les combles, et, à son avis, j’avais au maximum quatre ou cinq ans avant qu’elle ne s’écroule.

Il m’asséna cela en souriant, entre deux gorgées de thé. Nevruz confirma son analyse, le bois était infesté de la variante locale de la termite, le « kurt ».

Nevruz ressemble sur ce point à Mehmet Soydas. On ne peut jamais rien lui apprendre, elle est toujours déjà au courant de ce que vous venez de lui dire. Je me demandai bien pourquoi elle ne m’avait jamais auparavant parlé de ces « kurt » dans ma toiture.

Quoi qu’il en soit, les « kurt » je connaissais. Il y avait deux ans ils avaient commencé à transformer en farine tout le parquet du premier étage. Il n’y a aucune arme contre les « kurts », la seule façon de s’en débarrasser est de supprimer leur garde-manger. J’avais donc à l’époque remplacé tous les parquets par de la céramique.

Même mal, même remède, passé le premier moment de panique et de flottement je vis clairement ce qui me restait à faire. Il fallait démonter le toit, sortir toute la charpente en bois, installer une charpente en acier et remonter le toit. C’était simple, il restait à le faire faire, et à le faire faire avant les premières pluies.

Ali était bien sûr l’homme de la situation. Le lendemain il m’avait bouclé un budget et me garantît une livraison avant notre retour en octobre.
Ouf! il s’était finalement passé quelque chose.

Avec le temps je suis devenu très zen, je l’étais déjà naturellement, mais notre installation en Turquie a considérablement développé ce don. C’était une question de survie, je déteste être stressé.
Il y a un problème ? Il y a sûrement une solution. Il n’y a pas de solution ? Il n’y a plus de problème.
Et, il est vrai qu’en Turquie il y a toujours une solution (Inch Allah ! Pourvu que ça dure). C’est peut être pour cela qu’il y a autant de problèmes ?

Mon toit est pourri ? Qu’à cela ne tienne. Changeons le toit ! Ce n’est pas la peine de se faire du souci, nous avons Ali.

Et à notre retour en octobre nous avions un toit à charpentes métalliques, doublé d’une protection anti-infiltrations. Merci les kurt, en cas de fortes pluies nous n’avons plus d’inondation – enfin, presque plus –

Ali en revanche n’avait plus d’épouse à la maison. La jeune Zeynep était partie, nostalgie de Konya parait-il. Nous n’en demandâmes pas plus, de toute façon ni Nevruz ni Ali ne semblait la regretter. Quant à nous, nous l’avions à peine connue, elle se réfugiait dans sa maison dès notre apparition. Mireille enrageait cependant qu’elle fût partie avec ses cadeaux de mariage et notamment les deux bracelets en or dont nous nous étions fendus.

Le divorce était en cours paraît-il, mais s’annonçait difficile. Le père de la mariée exigeait une rançon pour reprendre officiellement sa fille à la maison. Il avait même inclus dans ses revendications le partage de la maison, pas la nôtre quand même, mais celle attribuée à Nevruz et ses garçons !

A part cet épiphénomène, octobre fût également d’un calme absolu et nous passions tranquillement la dernière soirée au restaurant de Mahmut, le Petek.

Chaque fois que je vais chez Mahmut je pense à Ekrem, l’épicier de la marina, un vieil ami de 20 ans. Ekrem est un type adorable, très discret, toujours souriant, humble et serviable, mais c’est un malin. Quand nous l’avions connu il y a vingt ans il débutait dans sa petite épicerie de 20 m² à la marina. Il a repris le magasin d’à coté, puis un deuxième, a acheté trois clios pour les louer, a investi dans un champ de grenadier. C’est maintenant un retraité paisible, il continue à passer sa vie à la marina pour superviser l’activité de ses deux fils dans les boutiques et surtout pour occuper avec les amis ses journées et soirées.

Je pense toujours à lui au Petek car c’est là que nous avions passé il a une dizaine d’années une soirée mémorable avec Teoman et divers amis de Finike. Nous avions convenu de nous y retrouver pour boire, rire et manger. Outre Mireille, moi et Teoman, Mehmet Soydas était de la partie, Hodja aussi je crois, quelques autres, et Ekrem devait nous accompagner. Pris par ses activités il devait nous rejoindre en cours de soirée. Nous ne l’avions bien sûr pas attendu pour attaquer vin, rakis et mezzes.

Mais visiblement lui non plus ne nous avait pas attendu.

Il arriva en peine forme, les yeux brillants et l’haleine bien anisée. La fête se poursuivit de plus belle, et, je ne sais plus pourquoi, nous en vînmes à échanger nos âges respectifs. Ekrem nous annonça alors que son âge officiel n’était pas le bon. Quand il était né, je ne sais plus où dans la montagne, les routes étaient enneigées et son père remît aux beaux jours la formalité de déclarer son nouveau né.
Puis, le temps passant, cette formalité, il l’avait oubliée, et ce n’est qu’à l’âge de deux ans qu’Ekrem fut enfin régularisé.

Ce décalage avait l’air de le chagriner beaucoup. Il en avait les larmes aux yeux en demandant à tous les amis présents de bien veiller, à sa mort, à ce que sa pierre tombale portât bien sa date de naissance originale. Nous en fîmes tous le serment à renfort de toasts au Yeni Raki en souhaitant à Ekrem une longue vie.

Ekrem rassuré, la soirée s’acheva donc gaiement et nous nous apprêtions à nous quitter. Le problème était Ekrem. Il avait vraiment du mal à marcher, et le problème s’aggravait du fait qu’il ne voulait absolument pas rentrer à pied. Il nous restait encore assez de lucidité pour essayer de le dissuader d’enfourcher sa moto, si tant est qu’il eut pu la faire démarrer. Teoman lui avait pris sa clé, chacun allait de son argument. Tout cela faisait sur le trottoir un attroupement un peu bruyant qui finit par attirer la voiture de police en ronde dans Finike.

Pendant que nous tentions d’expliquer aux policiers notre action de sauvegarde de sa sécurité, Ekrem, dignement et sans un mot, ouvrit la porte arrière du véhicule, s’installa sur la banquette avec un air de bonheur : « A la maison, chauffeur ».

Et c’est en toute sécurité qu’il regagna ainsi son foyer.

Nous restions tous un peu ébahis, et Mehmet Soydas conclut la soirée sur un « Ekrem, çok profesyonal !» – « Ekrem c’est un pro ! »- où perçait une pointe d’admiration.

Evoquant ces souvenirs en ce dernier soir d’octobre, nous portâmes donc un dernier toast à ce satané Ekrem.



A la poursuite du "Keyif"

L’année 2006 fut une année étrange, pas seulement mai, ou août, ou octobre, mais toute l’année. Rien, il ne s’est rien passé. Au début cela nous a un peu inquiété mais nous nous y sommes résignés. C’est peut être çà la vie après tout. Nous avions donc placé nos séjours Finikéens sous le signe du « Keyif » maximum.


Keyif est un mot particulier, je ne lui connais pas d’équivalent français avec toutes les nuances sous jacentes. Mon dictionnaire dit « Plaisir », « Bien être », « Bonheur », « Aise. ». C’est un mélange de tout cela avec une nuance de « se sentir bien en ayant conscience de se bien sentir », de perte de notion du temps, d’oubli momentané de tous les soucis. S’y ajoutent la plupart du temps une odeur de raki et une bonne compagnie.

Le « keyif » fait vraiment partie de l’âme turque, c’est une institution. On ne fait pas « keyif » dans un endroit luxueux ni bruyant, il faut un environnement simple et tranquille, si possible en pleine nature, mieux encore, au bord de l’eau avec une nappe à carreau.

Avant même de connaître ce mot j’avais intuitivement décelé cette ambiance lors de mes premiers voyages turcs. J’y ai, je crois, de fortes prédispositions et je pense qu’elle n’est pas pour rien dans notre décision de choisir la Turquie comme ultime implantation.

Je me souviens notamment d’une après-midi entière au bord du fleuve Kizilirmak à Avanos, en Cappadoce.
C’était en octobre 1991 et je travaillais à l’époque comme un forcené. Un après midi j’eus la surprise d’entendre au téléphone la voix désespérée de Teoman :

« Gérard, je m’ennuie. Je suis sous directeur à l’hôtel Kaya d’Uçhisar, c’est la crise, il n’y a personne. Venez me voir ».
« Mais enfin Teo, c’est impossible, je croule sous le boulot… »

Le soir je narrai ma conversation à Mireille, qui elle aussi ployait sous le travail. Nous convînmes que ce n’était absolument pas raisonnable.

Le lendemain j’achetais nos billets pour un long week-end en Cappadoce.

Nous y étions donc, il faisait beau, nous étions les seuls invités de l’hôtel, la directrice, Fussum, était arrivée le matin en retour d’un break à Istanbul ; Fussum et Teo se partageaient le travail, c'est-à-dire qu’ils s’occupaient l’un l’autre et essayaient d’occuper leur personnel.

Nous fûmes invités à partager leur emploi du temps et Teoman proposa un déjeuner au bord du fleuve à Avanos. Les années précédentes ses affaires avaient prospéré et avec un ami, Selçuk, guide lui aussi, ils avaient ensemble investi dans la construction d’une goélette sur la mer noire et d’un bar en bord de rivière à Avanos. La crise pétrolière était arrivée, le tourisme s’était effondré, Teoman et Selçuk étaient ruinés, le bar fermé et la goélette à demi terminée.

Mais le ciel était bleu, le temps délicieux, et nous étions quatre dans le jardin du bar spécialement ouvert pour nous, au milieu des herbes folles, au bord du fleuve. La gardienne nous avait préparé des « mantı » au beurre noir. Le stock de vin blanc était largement suffisant. Nous y avons passé tout l’après midi.

Manger des «manti » et boire du vin blanc au bord du Kizilirmak, le fleuve Halys de l’antiquité qui vit Crésus et les Perses s’affronter….Nous parlions de la vie, de l’amitié…..

Mais en Cappadoce nous ne fîmes pas que keyif, nous fîmes la fête aussi. Teoman nous amena un soir dans un bar-boite d’Ürgüp qui, apparemment ne connaissait pas la crise, lui. La soirée se passa en rocks endiablés alternés de tournées de rakis ; une superbe danseuse orientale – une vraie, une bonne, une artiste - maintenait la pression et le niveau des consommations. Elle était vraiment belle, grande, fine, svelte, un visage noble aux traits iraniens, de grands yeux noirs et de longs cheveux noirs aussi lui descendant jusqu’au niveau des reins. Au milieu de la nuit, son spectacle fini, elle vînt nous rejoindre à notre table. Ce n’était pas Mireille et moi bien sûr qu’elle rejoignait, mais son ami Teo qui nous présenta donc son amie « Canim ». Et la soirée se poursuivit.

Elle se poursuivit jusqu’au petit matin et se termina comme il se doit par une soupe aux tripes, équivalent turc de notre soupe à l’oignon. C’est, paraît-il, un remède extraordinaire contre les divers maux suscités par une nuit trop arrosée. Je pense que c’est une réputation imméritée lancée par les marchands de soupe aux tripes qui savent bien que leur breuvage ne peut être avalé que dans l’état second qui suit une soirée de libations.

Canim était adorable, drôle, souriante et visiblement amoureuse folle de notre ami Teoman. Il nous laissa entendre qu’il ne tenait qu’à lui de l’épouser. Si seulement il l’avait fait…(j’y reviendrai).
Nous revîmes Canim deux ou trois fois à l’hôtel Kaya, accompagnée de sa jeune nièce ( ?) à qui elle enseignait les rudiments du métier.
La nièce avait sûrement de l’avenir, elle était en tout cas aussi belle que sa tata.

Notre séjour touchait à sa fin, une dernière fête se conclût par une dernière soupe aux tripes (je n’en n’ai plus jamais mangé depuis) et au matin nous prîmes le bus pour dormir jusqu’à Ankara.
A l’aéroport nous redevînmes sérieux et Teoman nous fît part de ses projets d’avenir. Le Club Méditerranée se proposait de l’engager comme salarié, il n’avait pas le choix, cela ne lui plaisait vraiment pas, mais la crise était là. Selçuk et lui s’étaient partagé leurs investissements communs, le bar d’Avanos à Selçuk, et la demi goélette pour Teo. Il lui restait à la vendre pour rentrer un peu dans ses fonds.

Nous venions, nous, de vendre notre masure dans le Morvan et avions donc un peu d’argent. C’est ainsi qu’à l’aéroport d’Ankara nous devînmes co-associés dans la construction sur la mer noire d’une goélette en acier. Dire que ce fut un investissement serait une manière de parler.

En général Mireille et moi sommes un peu illuminés quand il s’agit de dépenser de l’argent. Mais dans ce cas précis nous avions les idées claires, et étions certains de l’absence de futur retour sur investissement. Pour une fois l’avenir fut conforme à nos anticipations.
Mais notre acquisition nous fît beaucoup rêver, c’était quand même un bateau de 23 mètres, à deux mâts et huit cabines. Et, en terme de keyif, il fut d’une extrême rentabilité lors des croisières bisannuelles avec les amis que nous entraînions dans les criques de la côte lycienne.

Avec le temps, de la volonté et de l’entraînement, je crois que je suis devenu un expert en keyif. En tout cas je consacre une bonne partie de mon temps à développer ce talent.

Il y eut quand même quelques keyifs manqués bien sûr. Je me souviens notamment de notre ballade dans l’est de la Turquie, vers le Kurdistan. Le voyage était très agréable, il faisait beau, les paysages étaient superbes, les gens très accueillants, et j’avais de plus remarqué qu’un léger détour pouvait nous amener sur l’Euphrate vers l’heure du déjeuner. Je ne sais pourquoi, mais les noms des fleuves Tigre et Euphrate m’ont toujours fait rêver depuis mes premiers cours d’histoire au lycée. J’avais donc planifié un grand moment de keyif dans un restaurant, que je me faisais fort de trouver, nappes à carreaux et patron sympathique, au bord des eaux tumultueuses de cet Euphrate mythique.

Cela se termina par un toast au fromage et un thé dans un café miteux, coincé entre le parking poids lourds d’une carrière poussiéreuse et une rivière aux eaux rares et boueuses. Le lendemain nous traversâmes un ruisseau qui, selon ma carte, ne pouvait être que le Tigre rugissant de l’antiquité.

Une franche réussite en revanche fût le « tandir kebap » dans les coquelicots. C’était en 2000 je crois, et j’étais sans travail depuis quelques mois. J’étais parti en avance pour Finike et avais loué un minibus pour accueillir à Izmir Mireille, sa sœur et quelques amis. Nous revenions à Finike par le chemin des écoliers, Ephèse, Priène, Milet, le lac Bafa….La dernière journée de route je m’étais mis en tête de faire déguster à nos invités un « tandir kebap » ; c’est un plat traditionnel de mouton cuit dans un four creusé dans la terre, un vrai délice quand on a faim. C’est lourd, c’est gras, c’est bon.
Midi, une heure, deux heures, les kilomètres défilaient, toujours pas de « tandir kebap » à l’horizon. Je sentais dans la voiture comme une pression collective qui voulait me faire comprendre qu’une simple brochette avec un peu de pain serait une alternative acceptable à une mort de faim. Mais j’étais obnubilé par mon « tandir kebap » et restais indifférent à ces intimidations.
Le panneau tant espéré surgit enfin au bout d’une longue ligne droite d’une route poussiéreuse : « Tandir kebap var » - il y a du tandir ! – je me garai sans attendre, heureux de voir récompensée ma persévérance si décriée.
Mireille et les amis avaient un air moins heureux. Tandir kebap certes il y avait, mais le restaurant il faut bien le dire était une gargote en bordure de route nationale, face à une station essence assez délabrée.

Je sentais donc comme une réticence.

Mais, 300 mètres derrière le restaurant s’étendait un magnifique champ de coquelicots, au milieu du champ un petit bosquet ombrageait une charmante clairière. Un vrai décor champêtre de rêve.
Il n’y manquait qu’une table et quelques chaises.
Je le fis remarquer au patron du restaurant qui, sans tergiverser, organisa immédiatement notre déménagement. Lui aussi savait ce que « keyif » veut dire.

En 2006 donc nous nous concentrâmes au développement de nos aptitudes à faire « keyif ».
En cherchant bien cependant, se produisirent deux micro évènements.

A Paris j'avais mené à bien mon entreprise de totale délégation de mes fonctions, je m’attachais à ne pas troubler mes collaborateurs par un interventionnisme qui aurait pu les freiner dans leur épanouissement personnel. Je consacrais donc une partie de mon temps à concevoir et faire développer le site internet de notre future activité. Mes collaborateurs furent si efficaces que le site fut très vite achevé et je le lançai par anticipation pour tester les réactions.

Après tout si, par hasard, il survenait des réservations il serait facile de prétexter une sur-occupation.

L’effet fut inattendu. Nous étions en octobre, je traînais à Finike entre bateau- restaurant et marina quand je reçus un appel affolé de Mireille. Une journaliste était arrivée à la gare des bus de Finike et voulait nous visiter.
Pas de panique, j’allais me débrouiller.

Je partis donc la rejoindre au terminal des autobus et l’emmenai à la maison. En chemin je compris qu’elle représentait en fait le guide des hôtels de charme le plus connu en Turquie, que notre site lui avait plu, et qu’elle voulait examiner l’opportunité de nous recommander.

Je ne sais plus par quelles périphrases je lui fis comprendre, sans trop mentir, ou du moins en ne mentant que par omission, qu’il n’y avait que nous à la maison, car, après tout, nous étions en fin de saison.
Nous fîmes une visite complète de l’hôtel « en cours de fermeture hivernale », et je lui proposai de partager avec nous une modeste collation en m’excusant par avance d’une frugalité de fin de saison.
Il faisait un temps délicieux. Nous étions à l’ombre des pergolas au bord de la rivière, Mireille fut extraordinaire. La veille nous avions reçu quelques amis turcs, le repas avait été vraiment très réussi, la cuisine de Mireille nous avait tous éblouis.
Il en restait quelques reliefs qu’elle nous servit artistiquement présentés. Nous parlions de choses et d’autres, du tourisme, de la France et de la Turquie. Notre hôte, comblée, en plein « keyif », s’étonna d’une telle qualité gastronomique pour un hôtel en train de fermer.

« Mangez vous tous les jours comme cela ? »

« Nous sommes français, Madame, c’est une question d’éducation »

C’est ainsi que dans l’édition 2007 du guide nous fûmes classés comme « Un des meilleurs petits hôtels de Turquie » avant même de démarrer la première année. C’est cela le talent !

Mais cet hôtel il fallait bien l’ouvrir, et partant, avoir l’autorisation de le faire. J’avais donc une nouvelle fois présenté mes salutations au maire de Finike qui m’avait renouvelé son soutien entier. Mais trois jours après il me fit savoir par Chefik, son premier adjoint, qu’il s’était aperçu que, finalement, nous étions en terre agricole exclusive de toute autre activité. Mais il se faisait fort de faire voter pour nous une délibération dérogatoire à son conseil municipal. Cela ne serait pas facile, me faisait-il annoncer, mais que je garde confiance, il réussirait.

J’avais acquis une certaine expérience. Je compris qu’il me faudrait pour l’année suivante budgéter une nouvelle participation aux œuvres générales de la municipalité. Nous devions partir les jours suivants, Metin suivrait le dossier avec pour objectif qu’à mon retour en mars il serait bouclé.


Deniz Reis, fluctuat toujours

L’année cruciale d’installation était arrivée. Malgré les assurances de la municipalité je pressentais que l’ouverture de l’hôtel nécessiterait plus que quelques formalités. Je jugeai donc plus prudent d’anticiper mon départ afin de faire face aux imprévus qu’à ce jour personne n’envisageait. Nos amis turcs ont toujours tendance à refuser d’envisager par avance d’éventuelles difficultés.


Pour eux, tout doit, d’une façon ou d’une autre, pouvoir s’arranger. C’est ainsi qu’en général ils m’annoncent problèmes et difficultés la veille du jour où tout doit être réglé.

Je partis donc en février, estimant que pour une ouverture en avril, cela me laissait le temps d’échafauder sur place d’éventuels plans B, C, ou D, si d’aventure Metin ne pouvait tout régler.

A mon arrivée les assurances 2006 me furent réitérées, il fallait simplement prendre son temps, ne rien brusquer et faire tranquillement avancer le dossier. J’eus la désagréable impression cependant qu’avant mon arrivée il était resté fermé. Mais, bon, Metin et Chefik, l’adjoint du maire, souriaient de mes inquiétudes d’un air si assuré que je me laissai convaincre et cessai de m’agiter.

J’en profitai pour réexaminer avec Metin la situation de notre bateau restaurant. Elle n’avait pas vraiment empiré, mais on ne peut pas dire non plus qu’elle se fût vraiment améliorée. J’expliquai à Metin que ma situation avait changé, que mes revenus français avaient diminué et qu’il me serait agréable de pouvoir supprimer mes subventions au poisson.

Il en convint. Mais nous ne voulions ni l’un ni l’autre voir disparaître Deniz Reis, ce monument de la restauration. Le soir à la maison je trouvai la solution de l’équation : Il était clair que personne ne m’achèterait le bateau, j’avais déjà vendu l’hélice et les moteurs, la coque ne pourrait intéresser qu’un ferrailleur. Il n’y en avait pas dans les environs. Ceci posé comme un fait, ce bateau, même fermé, prenait de la place, je ne pouvais guère l’imaginer comme élément décoratif au milieu de mes orangers. J’aurais donc dans tous les cas le loyer de son emplacement au port à payer.

J’exposai donc ma solution à Metin dès le lendemain : pendant un an je paierais le coût de l’emplacement, pour le reste, salaires, achats…il se débrouillerait. Il devenait locataire gérant, mais sans rien me payer. Si, au bout d’un an, ses affaires marchaient à peu près, c’est lui qui reprendrait le loyer. Ma solution lui convînt, elle avait l’avantage de fixer à l’avance ma contribution et lui permettait de conserver une occupation. Le comptable nous bricolerait une comptabilité séparée pour que hôtel et restaurant ne payent chacun que leur juste quote-part d’impôts, TVA et autres charges.

Tout cela était un bricolage bancal, et, qui plus est, purement oral, mais c’était une façon de différer la solution finale et de repousser à nouveau le problème d’une année.

L’esprit libéré provisoirement de ce souci je m’attelai à la liste « choses à faire » que m’avait élaborée Mireille. L’une des plus importantes étaient l’achat d’une voiture. Jusqu’à présent nous avions enrichi les loueurs, notre nouveau statut de commerçant exigeait que nous enrichissions maintenant les vendeurs. Une journée à Antalya suffit pour trouver le véhicule ad hoc. Pas de procédure, un simple ordre de virement, et je repartis tout fier avec ma nouvelle voiture.

Les choses se compliquèrent pour obtenir ma plaque d’immatriculation définitive. En Turquie c’est visiblement une procédure sophistiquée vu le nombre d’officines spécialisées qui se chargent d’accomplir pour vous toutes les formalités. J’en pris une au hasard et l’on me promit une régularisation rapide.
Au bout d’une semaine ma plaque n’était toujours pas arrivée ; à chaque passage en ville je m’arrêtais à l’officine pour prendre le thé et m’enquérir de l’avancement du dossier. J’avais quand même une certaine urgence, car dès l’arrivée de Mireille nous partirions en Cappadoce pour finir de garnir l’hôtel de somptueux kilims et tapis.

Les choses apparemment s’étaient compliquées. Mon dossier avait pris le chemin normal de la police de Finike, mais ma qualité d’étranger les avait interpellé, j’étais en dehors de leur territorialité. Mon dossier était donc parti à Antalya mais ce n’était, paraît-il, qu’un léger contretemps, il ne fallait pas que je sois impatient.
Je fis tout de même remarquer que cette voiture, c’était ma société turque qui l’avait achetée. Et qu’elle était donc turque, et donc à immatriculer sans doute à Finike ! Et oui, j’avais raison. Mais ce n’était pas grave, ils allaient faire rapatrier le dossier. Une petite semaine de plus ce n’était pas grand chose n’est ce pas, après tout ma plaque provisoire me permettait de rouler dans les limites de Finike.

Il fallut plus d’une semaine. Le service étranger d’Antalya avait déjà pris conscience que ce dossier n’était pas de sa compétence et l’avait donc renvoyé, personne ne sut jamais pourquoi, à Ankara.

Il revint un jour à Finike ; l’après midi même de la veille de notre départ en Cappadoce. Metin fort heureusement avait dans ses connaissances un policier qui aimait le poisson. Et notre dossier fut traité en une demi-journée, record jamais vu à Finike me fit on remarquer !

L’autre dossier avait aussi progressé. A notre retour de Cappadoce j’eus donc le plaisir de me rendre à la mairie recevoir des mains du maire le document qui nous permettait de devenir hôteliers. Il reçut des miennes une juste contribution au budget de la mairie. Tout se passa rapidement, sans accrocs, sans allers-retours. Tout juste comme ils l’avaient prédit me firent remarquer Metin et Chefik .

La semaine suivante nous eûmes l’inspection préalable de la police qui agréa le lancement de l’activité, puis celle des membres de la commission d’hygiène et sécurité qui comptèrent les extincteurs et les fosses septiques et burent du thé.

Il ne nous manquait plus que quelques clients.

Un jour, las de les attendre, je partis prendre une bière au port sur le bateau restaurant. Metin m’accueillit avec une mine sombre et m’annonça qu’il avait une très mauvaise nouvelle à m’apprendre. Je restai de marbre mais blêmis intérieurement. Quel coin du ciel allait me tomber sur la tête ?

« Hüseyin s’est suicidé »

J’en ai toujours un peu honte, mais, un instant, un très bref instant, je fus soulagé.

Hüseyin était devenu une figure à Finike. Il avait créé une agence de voyage, organisait des chasses au sanglier pour les étrangers, louait des voitures, et, dernier investissement, avait ouvert un café restaurant. Tout le monde le surnommait « Şeytan » - Satan- .

Nous l’avions connu il y a plus de 15 ans, quand il n’était encore qu’un petit chauffeur de minibus que Teoman employait de temps en temps. Il nous avait conduit plusieurs fois lorsque nous organisions des ballades en Turquie avec nos amis. J’avais donc par nostalgie une certaine affection pour lui, mais je ne lui aurais jamais confié mes économies. J’admirais aussi son succès qui lui générait tant d’ennemis. Cas extrêmement rare à Finike il avait travaillé et, jusqu’à ce jour, on pouvait penser qu’il avait réussi.

Il faut dire que ses méthodes étaient parfois limites. Je me souviens d’un tour pendable qu’il m’avait joué deux ans auparavant. Je lui avais loué une voiture pour la durée de notre séjour à Finike. Je lui demandai aussi de me trouver un bateau pour faire visiter Kekova à des amis de passage.

Le jour dit notre bateau était là, Hüseyin aussi. Il récupéra les clés de la voiture pour faire un petit entretien de routine pendant notre croisière. La journée se passa à merveille et nous retournions tranquillement à Finike, vraiment tranquillement. Le moteur du bateau tournait au ralenti.
Nous finîmes par atteindre Finike. Hüseyin était là avec ma voiture et nous nous apprêtions à partir à la maison quand un Anglais tout excité me fit arrêter car il avait parait-il oublié quelque chose dans le coffre. Je lui expliquai qu’il devait se tromper de voiture mais il m’assura que c’est bien celle là, avec ce même numéro, qu’il avait utilisé pour aller à Antalya. Il n’y avait rien dans le coffre, mais je compris pourquoi le moteur du bateau ralentissait chaque fois que le capitaine téléphonait.

Ce diable d’Hüseyin me louait une voiture, me louait un bateau et relouait la voiture pendant que j’étais sur le bateau !! Il retardait celui-ci en attendant le retour du deuxième client ! Je n’avais qu’un mot à dire, Bravo ! Quelle organisation !
Le lendemain je lui fis remarquer qu’il poussait quand même le bouchon un peu loin. Mais il prétendit bien sûr que l’Anglais s’était trompé ; il réussît même à prendre un air offusqué.

Franchement je ne lui en voulais pas. Je dois même dire que je l’admirais. Et, après tout je n’avais pas été lésé en dehors de l’heure de retard qu’il nous avait infligé.

Personnellement je n’ai jamais eu à me plaindre d’Hüseyin et nous avions d’assez bonnes relations. Mais il est vrai qu’il avait très mauvaise réputation. On m’a raconté qu’il aurait un jour vendu un transfert vers l’aéroport 50 euros à un étranger. Apparemment c’était un très bon prix. Mais c’était une place à deux euros dans l’autobus local qu’il lui aurait fourni. Je n’imagine pas quand même qu’il ait eu l’aplomb de faire cela, mais telle était sa réputation qu’on lui inventait les plus misérables combinaisons. On ne prête qu’aux riches !

Quoi qu’il en soit il était mort. On avait retrouvé son corps dans sa voiture sur une petite route déserte près de Demre, une balle dans la tête et l’arme près de lui. L’enquête avait conclu au suicide pour cause de surendettement. Personnellement j’ai du mal à le croire.

Il m’avait bien dit qu’il avait des dettes, deux semaines auparavant en me proposant de lui racheter son restaurant pour en couvrir une partie ; un restaurant me suffisait déjà largement, mais je pus mesurer l’ampleur de ses dettes à l’aune du prix qui m’était proposé.
A mon avis ses dettes étaient sans doute à l’origine de sa disparition, mais, connaissant Hüseyin, j’incline à penser que quelqu’un l’avait surement aidé.
Nous n’étions pas très proches, mais tout de même, c’est une figure de nos premiers moments à Finike qui disparaissait.

Metin et moi prîmes un raki pour nous consoler.

Nevruz et les cent quarante voleurs

Finalement les clients sont venus et, surprise, en nombre plus important que prévu. L’affluence est tout de même restée suffisamment raisonnable pour nous permettre de rôder tranquillement notre nouvelle activité.


Un sujet d’agacement fut, cet été là, la fréquence des coupures de courant. Tous les jours, plusieurs fois par jour, et particulièrement à l’heure de la préparation des repas, l’électricité disparaissait sans préavis. Et revenait de façon tout aussi aléatoire.
Nous interrogeâmes Nevruz sur l’origine de nos problèmes d’alimentation énergétique et sur les façons d’y remédier. Je ne sais pourquoi nous lui posâmes cette question, après tout il y avait peu de chance non seulement pour qu’elle en connût la raison mais encore moins pour qu’elle eût sous la main une quelconque solution. Il est vrai que, puisqu’elle est Turque, et qu’elle parle le Turc un peu mieux que nous, nous avons tendance à la créditer d’un potentiel de connaissance illimité.

Il faut dire qu’elle ne nous déçoit jamais. Nevruz a toujours une réponse à tout. Quelque soit le sujet elle dispose d’une opinion arrêtée ou, au moins, d’une hypothèse sérieuse à formuler.

Bien sûr donc, elle connaissait l’origine des problèmes d’électricité. Le feu était à l’origine de ces défaillances électriques. Dans les montagnes autour de Finike des incendies à répétition perturbaient les lignes à haute tension. Comme je l’ai déjà dit je suis loin d’être électricien, l’explication ne me parut donc pas trop farfelue. En revanche les incendies eux-mêmes avaient une origine plus surprenante. Il s’agissait d’incendies volontaires qu’allumaient des terroristes pour désorganiser Finike.

« Mais, Nevruz, il n’y a pas de terroristes à Finike »
« Si, si, il y en a cent quarante, c’est bien connu »
« Mais comment le sais tu ? »
« Tout le monde le sait, c’est connu depuis les élections, le maire le sait aussi, mais on ne connaît pas leur nom »

La suite était plus confuse et notamment la relation entre les élections et la connaissance publique de l’existence de terroristes masqués. Mais je n’insistai pas, un peu estomaqué par cette découverte d’un réseau terroriste à Finike.

Et ce n’était pas quelques terroristes, ou plusieurs, ou un certain nombre, ni une centaine environ, c’était bien cent quarante terroristes tout rond. On connaissait leur nombre mais pas leur nom. Mystère des circuits locaux d’information !

Diable, déjà qu’il était difficile de faire venir quelques touristes à Finike, si en plus cent quarante terroristes venaient nous couper l’électricité !

Pour couper court nous acceptâmes son explication. Mais les terroristes durent quitter la région assez rapidement, car quelques jours plus tard nous avions du courant régulièrement.

La semaine suivante nous étions cette fois à court de clients. J’en profitai donc pour maintenir un lien social et nous prenions une bière sur le bateau restaurant, Metin, moi et Mehmet Soydas. Voulant les distraire je leur narrai en riant les surprenantes explications de Nevruz sur les coupures de courant.
A mon grand étonnement ils n’en n’exprimèrent aucun. Metin cependant évoqua la possibilité d’une exagération sur le nombre des brigands. Personne selon lui ne pouvait les chiffrer exactement. Or, Metin est un homme bien informé : son frère aîné est depuis des lustres le leader démocrate de gauche du parti d’opposition à Finike. C’est donc de source bien informée qu’il peut juger le bienfondé des rumeurs propagées..

Et il nous apporta donc très sérieusement quelques précisions sur le modus opérandi des fauteurs d’incendies. Selon lui les terroristes de la montagne capturaient de pauvres moutons et, pour accomplir leurs forfaits, leur attachaient au cou des cocktails détonants. Il leur suffisait ensuite de faire fuir sous les pins ces kamikazes ovins.
J’en restai coi. En finissant ma bière je me plongeai, perplexe, dans d’intenses réflexions. Je n’arrivais pas à comprendre la valeur ajoutée du mouton.

Dans la soirée au bord de la rivière je complétai l’information de Mireille, et, une bouteille de Cabernet- Sauvignon aidant, nous passâmes un très bon moment imaginant ces terroristes barbus et patibulaires courant sous les pins, les yeux fous, cocktail Molotov à la main, affairés à la poursuite d’un troupeau de moutons affolés.

Je continue depuis à prendre l’opinion de Nevruz sur tous les incidents et évènements qui jalonnent notre vie à Finike, espérant à chaque fois obtenir une piste qui nous réjouisse autant que celle des terroristes. Mais ce n’est malheureusement pas toujours aussi désopilant. Il faut dire que Nevruz en elle-même n’est pas vraiment du genre extravagant.

« Nevruz » en Kurdistan est le nom de la fête du printemps. A vrai dire et malgré toute l’amitié et l’affection que je lui porte, j’ai un peu de mal à associer notre Nevruz à nous à des réjouissances printanières, elle serait plutôt du genre austère.

Encore a-t-elle beaucoup changé au cours des nombreuses années qui nous séparent d’une première rencontre un peu agitée.
C’était l’époque où nous étions en recherche désespérée de gardiens. Cet été là nous étions treize à la maison avec une bande d’amis dont nous ne nous séparions chaque jour que tard dans la nuit.
A deux heures du matin, une fois musique et parties de tarot terminées, Mireille et moi terminions la soirée en débarrassant verres et bouteilles de raki, écoutions les bruits de la nuit à l’affut de la moindre anomalie dans les ronronnements des des diverses pompes de nos installations.
A six heures du matin nous étions levés pour préparer le petit déjeuner et vérifier qu’aucun dysfonctionnement n’avait affecté nos systèmes d’eau, de gaz ou d’électricité.

Nous étions ravis, et totalement épuisés. En l’absence de gardiens une femme de ménage devenait une absolue nécessité. Sevil, l’épouse de Teoman, nous suggéra de faire appel à une certaine Nevruz qui travaillait pour elle de temps en temps. C’était, paraît il, une vraie perle ménagère. Rendez vous fut donc pris pour une première journée, aux premières heures de la matinée.
La nuit précédente il y avait eu probablement un peu plus de bouteilles de raki à débarrasser et, à huit heures du matin, Mireille et moi dormions profondément quand Nevruz vint prendre son service.

Personnellement je ne fus conscient de son arrivée que lorsque Mireille me secoua, toute affolée, en essayant de me faire comprendre que notre femme de ménage nous avait quitté avant même d’avoir commencé à travailler. Je ne compris rien à ses explications, mais je compris qu’il y avait urgence à redresser la situation. Echevelé, ahuri, ensommeillé, je sautai dans mon short et couru à la poursuite de notre fée du logis. Dans ma hâte et ma confusion j’avais oublié d’enfiler mes chaussures et j’avais les pieds presqu’en sang sur le chemin de terre qui mène à notre maison quand je parvins à rejoindre celle qui devait nous sauver.

Malgré mon aspect probablement peu engageant Nevruz consentit à me parler et m’expliqua qu’elle ne comprenait pas pourquoi nous l’avions fait venir puisque mon épouse venait de lui annoncer que la maison était en état de propreté.
Mireille avait voulu la rassurer quant à l’ampleur de la tâche, mais son turc de l’époque ne lui autorisait pas encore toutes les nuances. Nevruz avait entendu que sa présence était superflue. Le quiproquo fut vite dissipé, nous tombâmes d’accord sur les tâches et le salaire attaché, et je pus me mettre au nettoyage de la piscine l’esprit à peu près apaisé.

Je me rappelai cette scène il y a quelques semaines sur notre bateau dans une crique de Kekova. Ma sœur Marie Laure et Christian son compagnon passaient quelques jours à la maison. Nous n’avions pas de clients, il faisait beau, nous avions décidé de faire « keyif » à Simena : bateau, baignades, poisson grillé et raki chez Sami. Du grand classique. Nous étions en pleines fêtes du Ramadan et Nevruz était seule, séparée de ses deux fils, nous l’avions donc invitée pour dissiper sa nostalgie.
Lors de notre première rencontre elle était toute timide et impressionnée, engoncée dans de longs vêtements sombres, la tête et le cou enveloppés d’un long fichu.
Et en cette fin de matinée à Kekova, après s’être baignée, elle s’était allongée seule sur le pont avant, en maillot –une pièce toutefois – et se concentrait à se faire bronzer sans aucun complexe quant à sa – relative – nudité. Mireille et moi avons échangé un regard étonné. Décidément Nevruz avait vraiment changé.

Peu après notre première rencontre elle avait postulé, avec son mari, Ahmet, au poste de gardien. Nous nous empressâmes d’accepter cette candidature spontanée. Le contrat était simple : ils habitaient gratuitement dans la petite maison, nous fournissions eau et électricité et un petit salaire pour cette contrainte d’habitation. En contrepartie elle nous ferait un ménage avant notre arrivée, un autre après notre départ, aérerait la maison et maintiendrait un minimum de civilisation dans le jardin.
Tout autre travail serait en option et facturé de gré à gré après négociation. C’était simple, nous ne venions que trois ou quatre fois par an, tout le monde était content.

Nos premières années de collaboration furent donc très faciles. Ahmet le mari partit dans les circonstances que j’ai déjà exposées, mais personne ne s’aperçut du vide éventuel qu’il aurait ainsi créé. Les options cependant devenaient de plus en plus nombreuses et je proposai à Nevruz de les forfaitiser à l’année. Elle travaillerait dorénavant pour nous exclusivement, à plein temps, avec, bien sûr, un salaire plus conséquent.

Nous nous étions bien compris sur « exclusivement ». Nous étions également tombés d’accord sur ce que signifiait « salaire plus conséquent ». Mais, fossé culturel couplé à une barrière linguistique, je pense que je n’avais pas réussi à être assez explicite sur le concept « à plein temps ».

Il nous a fallu quelques années pour, progressivement, arriver à un consensus sur la notion de temps plein. Encore aujourd’hui certains contours du concept doivent être l’objet de clarifications, matinales notamment.

Il nous a fallu aussi aboutir à un concept commun de ce qui devait être fait ou pas. Les fleurs des bougainvilliers notamment furent longtemps un sujet d’incompréhension. Nevruz constatait qu’il en tombait chaque jour – sauf grand vent – un nombre à peu près équivalent à celui du jour précédent. Elle estimait donc qu’un ramassage hebdomadaire relevait d’une productivité raisonnée.
Nous estimions Mireille et moi qu’au minimum le ramassage devait être quotidien.
Quotidien donc il fut. Mais au prix d’un rappel quotidien également. Nous ne voulions pas tomber dans le harcèlement et ce rappel quotidien était vraiment épuisant, pour la « rappelée » comme pour le « rappelant ».

Ce problème est aujourd’hui réglé. Il faut dire que l’ouverture de l’hôtel nous a beaucoup aidé. La première année, quand il y avait des clients, le ramassage des feuilles et fleurs devenait biquotidien spontanément, en l’absence de clientèle il redevenait « au rappel ». La deuxième année, clients ou pas, nous avons bénéficié- en général- de deux ramassages par journée, et parfois trois quand le vent avait soufflé.

Le jardin aussi fut une source d’incompréhension. Me voyant sans cesse binant et sarclant dès les premiers jours du printemps Nevruz venait m’expliquer que ce que je faisais n’était d’aucune utilité. Le combat contre les mauvaises herbes était selon-t-elle une cause désespérée.
« Dans 15 jours elles auront repoussé »

Prise de pitié devant mon obstination elle s’agenouillait parfois à coté de moi pour contribuer, en soupirant, à cette aberration. Sa pitié ne durait jamais très longtemps et elle se rappelait assez vite avoir d’autres travaux plus urgents.
Ce n’est plus une source d’incompréhension. Elle a compris que j’avais une lubie et elle n’a plus pitié, et ne vient plus m’assister. Cependant quand je rentre de Paris au mois de février, toutes mes plates bandes sont parfaitement sarclées. C’est sans doute un cadeau de bienvenue, le reste de l’année c’est à moi de sarcler.

Je ne veux pas dire par tout cela que Nevruz est paresseuse. Bien au contraire le travail ne la rebute pas. C’est une simple divergence d epoints de vue sur les priorités et sur les moments où il faut travailler.
Nevruz est une adepte des grands travaux : passer trois jours complets à tout laver, tout dépoussiérer, secouer les tapis, balayer les plafonds, et finir épuisée, elle comprend – il ne faudrait pas bien sûr que les trois jours reviennent trop souvent- Une heure d’aspirateur tous les jours pour un entretien courant ne rentre pas spontanément dans son mode de fonctionnement. Une journée entière dans l’orangeraie pour répandre l’engrais, c’est un travail qui lui plait. Une demi-heure tous les jours pour couper les roses fanées n’est pas dans son schéma de pensée.

Ceci dit, bon an mal an, tout se passe bien, la maison est propre, les clients sont contents, le jardin se porte bien. Elle a admis nos lubies de maniaques pointilleux, nous admettons qu’il peut exister différentes façons de travailler, et tout se passe pour le mieux.

Reprise dans l'immobilier

Le mois d’août s’achevait et nous considérions que s’achevait aussi progressivement cette première saison.. L’hôtel avait donc été décrété provisoirement fermé et nous passions quelques jours dans l’archipel de Kekova sur le voilier d’Alain et Nadia, deux amis français de Finike. Il faisait beau, la mer était belle belle, un petit raki, une baignade, le « bonheur à bloc » selon l’expression récurrente d’Alain.

Nous avions suggéré une escale à Simena au restaurant de Sami car depuis toujours nous sommes fascinés par ce village sans voie d’accès autre que la mer, doté d’ une superbe vue sur l’archipel, où toute construction est interdite, resté préservé et inchangé depuis notre premier émerveillement il y a vingt ans.

Nous y avons toujours déjeuné dans le même restaurant, celui de Sami, sans aucune infidélité. A l’époque où notre goélette était affrétée par le Club-Méditerranée la croisière s’arrêtait chaque semaine à Simena pour un dîner chez lui. Nous allions donc logiquement nous aussi manger chez Sami, et, dans ces petits villages, si vous êtes allé manger deux fois de suite dans le même restaurant, vous ne pourrez plus jamais en changer sinon à commettre affront et trahison.
Qui plus est Sami est très sympathique. Il travaille à Kekova avec sa nombreuse famille, son neveu Mehmet à Uçagiz pour rabattre les clients et organiser des tours dans l’archipel, son autre neveu Sedat pour accueillir les bateaux et faire le service, ses nièces et les femmes de ses neveux à la fabrication et à la vente des foulards et bijoux locaux. Un vrai cartel familial qui sourit en permanence et a l’air profondément heureux. Au fil des années nous nous considérions les uns les autres un peu comme de la lointaine famille. Nous avions connu Sedat à 15 ans, puis jeune marié, puis père d’un, puis de deux enfants.

Mais au fil des ans également l’acquisition d’une petite maison dans le village était devenue une sorte de rêve récurrent, bien qu’inaccessible faute de maisons disponibles. De temps en temps y nous passions une nuit dans une pension pour y goûter un ersatz d’installation.

Ces derniers mois Mireille avait transformé le rêve inaccessible en pressions psychologiques de plus en plus en plus intenses. Ces dernières semaines la pression s’était accentuée.
A notre dernier passage en effet nous avions franchi le pas et demandé à Sami de nous tenir au courant si jamais l’occasion du siècle se présentait. Il nous avait signalé que depuis un an une maison était à vendre dans le village, au prix affiché sur internet de 250 000 euros. Rassuré j’avais balayé l’hypothèse d’un tel investissement, Mireille m’avait approuvé et nous avions fixé à Sami une limite vers 150 000 euros. Il avait eu l’air sceptique mais avait promis de nous tenir au courant si quelque chose se présentait.

La semaine dernière Mireille avait cependant suggéré que nous fassions au moins une visite de la maison, ne serait ce que pour nous fixer une référence en termes de prix. Cela paraissait logique, j’avais donc téléphoné à Sami pour organiser cette étude de marché.

D’où cette halte à Simena.

Avant le déjeuner nous avions donc visité la maison. Surprise, elle est assez grande – enfin aux normes de Simena, environ 60 m² sur trois niveaux- avec une terrasse dominant l’archipel, un petit jardin avec deux oliviers plus que centenaires et le corps d’une tombe lycienne dont le couvercle est chez le voisin. Alain et Nadia s’exclament que c’est une belle occasion…Mireille ne dit rien d’autre sinon que la maison lui plaît…Je remarque bien que les escaliers de pierre qui y mènent sont en ruine, comme ceux qui descendent au jardin. Enfin qui conduisent à un bout de terrain dont le dernier entretien doit être contemporain de celui de l’escalier...Une certaine harmonie sauvage...Je vois bien que la maison dispose de l’électricité, en tout cas c’est ce que je déduis de tous les fils qui pendent ici et là enchevêtrés... Il me semble aussi que les boiseries des portes et fenêtres ont quelques points communs avec la balustrade vermoulue de la terrasse qui a failli s’effondrer lorsque je m’y suis accoudé...

Mais je manque d’imagination me dit-on, il faut visualiser l’ensemble après rénovation. Je reste silencieux, mais je sens que je suis mal parti….

Comble de chance, Sami nous apprend que le propriétaire est justement en vacances sur place dans sa deuxième maison ! Je suis dans l’impossibilité de reculer, rendez vous est pris.

Le voici donc au restaurant avec son fils et je déserte notre table pour envisager l’éventualité d’une possible négociation. Celle-ci dure à peine le temps des présentations. Le papa m’annonce tout de go que 250 000 euros c’est le prix affiché par son fils pour les gogos, mais que, parlant turc, étant installé à Finike et ami de Sami, j’avais droit à son prix spécial à lui. 180.000 euros, à prendre où à laisser, il ne varierait pas d’un iota… Ils sont très sympathiques mais visiblement hermétiques à toute idée de solder. Ils ont de l’argent, ils ne sont pas pressés, et ils sont sans doute meilleurs négociateurs que moi. Je demande à réfléchir un peu, dis que nous repasserons la semaine prochaine pour revisiter et prendre une décision.
Pas de problèmes, ils sont à Simena pendant encore deux mois et restent à notre disposition.

Je reviens à notre table, rends compte de mes discussions, commande un raki pour faire passer le stress de la négociation et commence à déguster mon poisson.
Silence autour de moi, Alain et Nadia, discrets, sont plongés dans la contemplation de l’archipel. Mireille me regarde en silence, les yeux dans les yeux, puis me sort un :

« Et alors ?... »

où je décèle comme un soupçon d’énervement.

« Et alors ? Et bien on va y réfléchir non ? »

Alain et Nadia sont toujours aussi contemplatifs.

« Mais tu veux réfléchir à quoi ? »

Les dés étaient jetés. Au café j’étais chez Osman Ağa le propriétaire et nous topions.
Osman est un Turc à l’ancienne, style « parrain » qui a réussi. Il m’apprend qu’il est de Kayseri, mais installé maintenant à Istanbul avec toute sa famille où ils possédent, entre autres, un hôtel de charme dans le centre historique et un immense terrain derrière la gare de Sirkeci. Je suppose que c’est la partie visible de ses affaires. Il est, dit il, très content de me vendre la maison parce que j’ai un visage qui lui plaît et que je parle turc ! Soit !
Son fils, Kerem, est l’archétype du « fils de turc à l’ancienne, style parrain qui a réussi. » La trentaine avancée, catogan et barbe de trois jours, on devine à vingt pas l’Istanbuliote intellectuel riche. Un « intel » comme dit Metin. Très sympathique et ouvert, il parle français et anglais, a vécu un peu à Paris, avenue Foch précise-t-il….
La femme de Kerem est l’archétype de la « femme du riche intel, fils de turc à l’ancienne, style parrain qui a réussi ». Négligée chic et jolie, blonde bien sûr, distante mais souriante, moderne et réservée. Elle a une adorable – bien sûr - petite fille qui un jour lui ressemblera.

Tout ce petit monde passe l’été à Simena.

Je prends le thé avec toute la famille, donne un acompte symbolique de 50 euros (c’est tout ce que j’avais sur moi) et repars avec les clés ! J’évoque le problème de l’autorisation indispensable de l’armée, mais Osman bey me fait comprendre que je suis mal informé et que cela ne vaut pas pour Simena. Soit, c’est lui le Turc, pas moi.

La journée du lendemain est délicieuse, temps chaud mais pas trop, un léger vent, une mer calme. L’eau de la crique est transparente. Le « bonheur à bloc » comme dit une nouvelle fois Alain. Nous ramassons une centaine d’oursins que nous dégustons sur des toasts à l’ail avec un grand verre de vin blanc. « A verser des larmes de bonheur » dit Alain (c’est une variante).
Vers 17 heures nous reprenons la voiture pour rentrer à Finike et convenons avec Mireille de garder notre acquisition secrète jusqu’au transfert officiel de propriété.

Le secret ne dure que le temps du trajet. A l’hôtel, Nevruz nous informe que le propriétaire de la maison que nous venons d’acheter à Simena est passé dans l’après midi et qu’il nous a laissé une lettre. Il nous informe simplement que j’avais raison et que son avocat à Finike va procéder aux formalités pour l’autorisation de l’armée.

Le secret restera donc entre nous trois, plus Ali bien sûr qui était là.

Deux jours plus tard nous dînions sur le bateau restaurant. Metin vînt nous voir avec un air mystérieux et nous informa que la veille quatre personnes étaient venues de Simena pour dîner, et qu’ils nous connaissaient. Il nous laisse un peu mariner dans notre perplexité et nous dévoile qu’il s’agissait des gardiens de la maison de la personne à qui nous avions acheté une maison, avec leurs collègues gardiens de la maison de Rami Koç. Rami Koç est un des hommes d’affaires les plus riches de Turquie, et il a la plus belle maison de Simena. C’est un honneur que de recevoir le gardien d’un tel homme à dîner, et Metin en était très flatté.

Le secret restera donc entre nous, tous les gens que nous connaissons et toutes leurs relations.

Ceci dit que sont venus faire ces gardiens à Finike ? Une enquête de moralité ? Nos futurs et riches voisins sont ils inquiets de notre implantation et ont-ils envoyé leurs gardiens en exploration ?

La semaine suivante commencèrent les formalités. Ce ne fût pas simple bien sûr ! Le contraire m’eut étonné. Il apparut que pour Simena en fait il n’était point besoin d’autorisation de l’armée pour la bonne et simple raison que sur un site classé historique toute acquisition était purement et simplement interdite aux étrangers !

Cela faisait longtemps que j’avais oublié ce que voulait dire paniquer à Finike. S’il y a un problème c’est qu’il y a une solution. Dix jours plus tard j’avais terminé le changement de statut de notre société, qui est turque elle, même si ses deux actionnaires sont étrangers, l’autorisant à faire aussi de l’immobilier. Un aller retour à Paris pour débloquer les fonds, quelques heures chez le comptable et le notaire pour une nécessaire augmentation de capital et le tour était joué. Makso Limited pu procéder à son premier investissement immobilier.
A Paris ma banque a continué à me considérer comme un doux illuminé quand je lui ai demandé de casser une partie de mes placements supposés être un jour mirobolants pour pouvoir acheter une masure de pierre dans un coin perdu au fin fond du fond de la Méditerranée.

Je savais au fonds de moi que nous venions de me préparer quelques poussées d’adrénaline pour le futur. Il nous avait bien été précisé en effet que notre nouvelle maison n’était titulaire d’aucun permis de construction, comme d’ailleurs à Simena la plupart des maisons, mais que cela n’avait aucune importance, qui pourrait envisager de raser un village entier ? Nous l’avions admis mais j’avais le sentiment qu’un jour cela allait probablement occuper mes journées. Inch Allah, pas de problème s’il n’y a pas de solution. Pour vivre heureux fermons les yeux.

Ceci me rappela cependant que depuis dix ans j’avais un autre problème en suspens qu’il vaudrait peut être mieux enfin régler afin de ne pas laisser les risques potentiels s’accumuler.

Il est vrai que chaque fois que je vais à la mairie j’ai une pensée pour mon titre de propriété. Il y a quinze ans quand j’ai acheté notre terrain j’ai reçu un titre de propriété, notre « tapu », totalement régulier, me rendant officiellement propriétaire d’un terrain de 4500 m². Deux ans après sur le terrain il y avait une maison, ou plutôt il y avait deux maisons, la nôtre et celle de nos gardiens. Je me disais de temps en temps qu’il serait bien que sur le tapu figure aussi au moins notre maison, celle qui avait un permis de construction.
Teoman et Osman m’avaient dissuadé de lancer les formalités qui, selon, eux, coûtaient de l’argent et n’avaient aucune valeur ajoutée. Je m’étais lâchement laissé convaincre. Si, après tout, ce n’était pas obligatoire, pourquoi se tourmenter ?

Tout de même cela me tracassait ; qui peut savoir ce qui va demain se passer ? Si nous sommes un jour exproprié, si nous voulons vendre la maison, ne serait-il pas bon que sur le tapu figure aussi la maison ?

Mais je pressentais que cela ne serait pas une simple formalité. J’étais certain que sur le terrain il y avait deux maisons, dont l’une sans autorisation ; je savais aussi pertinemment que la piscine avait été considérée par Osman comme un accessoire indigne de rentrer dans le dossier du permis de construction ; j’avais enfin l’intuition que les 450 m² de surface habitable officiellement autorisés avaient été sensiblement outrepassés. Cela, tout le monde le savait pour l’avoir vu, mais ce n’était dans aucun dossier. Fallait-il vraiment faire revivre un dossier immobilier classé ?

Le gouvernement Turc avait finalement décidé pour moi. Pour je ne sais quelle raison il avait été décrété qu’à un terme non encore fixé toute habitation devrait être dûment enregistrée sur les titres de propriété. Les conséquences d’un non respect de cette nouvelle obligation n’étaient pas claires, mais en Turquie il ne faut jamais sous estimer ce qui peut se passer. J’avais pris connaissance de cette nouvelle réglementation lors de notre hiver parisien, et j’avais inscrit dans les tâches de février de mon « palm » la régularisation de notre maison. Me connaissant, j’avais activé sur toute l’année une alarme de répétition.

Avant de repartir pour Paris je me résolus donc à traiter cette affaire et poussai la porte du bureau des affaires immobilières. Le directeur me reconnût immédiatement, il se souvint que je m’appelais « Jiarr » mais que mon dossier était à la lettre « O ». Je sentis bien qu’il était un peu surpris que je sois au courant du futur nouveau règlement, c’est vrai qu’il était probable que nous soyons les deux seuls à Finike à être ainsi informés. Son zèle en fut visiblement décuplé. La secrétaire est convoquée, mon dossier est exhumé, la lettre d’accord du maire immédiatement rédigée et quinze minutes plus tard revenue signée et tamponnée.

C’était trop beau. Et oui, ce n’était pas terminé. Ce n’était que l’étape préalable me permettant de rendre visite au cadastre pour vraiment démarrer le dossier.

Là, je commençai à m’inquiéter : cadastre ? donc géomètres, mesures et décomptes de m² ? Qu’allait-il se passer ? Inch Allah ! Il fallait y aller. Il y eu bien sûr quelques aller-retour entre le cadastre et la mairie : la lettre du maire n’était pas tout à fait aux normes, il manquait ici ou là quelques tampons…Mais rien d’inquiétant, du grand classique maitrisé.

Au bout d’une semaine le dossier était ficelé, je commençais à respirer quand l’ingénieur du cadastre me donna rendez vous pour aller ensemble chez nous effectuer les indispensables relevés. Nous y étions, je transpirais en essayant d’évaluer la nature des sanctions.

Le jour venu j’allai le chercher – le budget carburant du cadastre devait être épuisé - , nous déposâmes un de ses collaborateurs sur la colline surplombant notre propriété, l’ingénieur se positionna avec une grande perche à tous les angles de la maison, et à tous les angles de la piscine, et ils passèrent une heure à s’échanger par talkie walkie des chiffres et des coordonnées.
Avant de terminer il me demanda avec un sourire en coin s’il fallait aussi prendre les relevés de la maison des gardiens, je bafouillai une vague explication pour décliner sa proposition.

Le lendemain j’avais les tampons du cadastre, le surlendemain j’avais un nouveau tapu où figuraient sous ma photo le croquis de mon terrain, et ma maison, et ma piscine, ma foi, fort bien dessinées. Visiblement personne ne se souciait de mes m² .

A cette occasion je me fis la réflexion que j’étais peut-être injuste avec les procédures turques. Je n’arrête pas de pester contre les papiers et tampons, les allers-retours entre notaire, mairie et administration. Mais finalement, en deux semaines mon problème avait été réglé. En France mobiliser les affaires immobilières de la mairie, le maire, les géomètres, le cadastre…m’aurait peut-être demandé un peu plus de temps.

Enfin, globalement, l’année était terminée, j’avais réglé un problème, j’avais créé le terrain propice à l’éclosion de nouveaux problèmes, j’avais différé pour Deniz Reis la résolution du problème, nous avions lancé un début d’hôtel, nous pouvions rentrer à Paris sereinement, nous n’avions pas perdu notre temps et avions dépensé un peu d’argent. Nous avions tout l’hiver pour réfléchir à de nouvelles manières de pimenter notre quotidien à Finike.

Il nous vient parfois à l’esprit, fugacement, l’idée que nous pourrions nous arrêter. Mais nous la repoussons immédiatement. Pour atteindre cette grande sérénité qui suit une période de stress et d’agitation, encore faut-il qu’il y ait eu auparavant stress et agitation. Savoir les créer est un vrai don qu’il faut cultiver.

Le dernier soir avant de partir nous philosophions sur ce thème avec Mireille, installés sur la terrasse dans deux fauteuils rescapés du grand rangement de fin de saison. L’atmosphère était à la fois sereine et nostalgique, le fonds de l’air était doux, la pleine lune illuminait notre dernière libation, la piscine était vide, nos fauteuils squattaient un espace vital restreint entre chaises et chaises longues sous nylon. Miles Davis, dans sa période « ascenseur pour l’échafaud », ajoutait à la magie de cet instant intemporel entre Finike et Paris.

Nous conclûmes d’un commun accord qu’il ne fallait pas arrêter nos efforts.